99 Moons : rencontre avec le réalisateur Jan Gassmann

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La semaine dernière sortait 99 Moons, 5e long métrage du réalisateur suisse Jan Gassmann. Bigna, sismologue, rencontre Frank, teufeur, grâce à une appli qu'elle utilise pour assouvir ses pulsions dominatrices. Alors qu'aucun d'eux ne cherchait de compagnon, ils vont tomber amoureux, et leur histoire va durer 99 lunes. Avec beaucoup de talent et de sensibilité, Jan Gassmann interroge là les rapports entre sexe et amour, possession et liberté, et ce sont ces questions — existencielles s'il en est — qu'on a donc pu évoquées avec lui. 


Le film m'a fait penser à Love de Gaspard Noé, est-ce que tu valides cette ascendance ?

En fait quand Love est sorti, ça faisait déjà un moment que j'étais en écriture sur 99 Moons, donc je me suis interdit de le regarder pendant très longtemps, j'avais peur que ce soit trop proche. Et puis finalement je l'ai vu, et je l'ai beaucoup apprécié. Il y a dans son film à la fois une exploration de la sexualité libre, et en même temps les contraintes que la société nous impose. C'est une contradiction qui m'a guidé pour mon film aussi.

99 Moons, ça fait combien de temps en vrai ? Et qu'est-ce que ça amène, cette dimension temporelle, au récit ?

Ça fait 8 ans et 6 mois à peu près. Au départ, c'est une histoire qui devait se passer en trois mois, genre un coup de foudre, quelque chose d'assez naïf. Avec le temps, je me suis rendu compte que l'amour, c'est aussi ne pas pouvoir oublier quelqu'un, quelles que soient les circonstances de nos vies. Et du coup la rupture, le fait d'avancer dans sa vie, de déménager au Japon etc. (pour le personnage principal Bigna, ndlr), ça m'a permis d'aller plus loin dans la narration, et de donner une dimension plus réaliste à l'ensemble.

Est-ce que tu penses que quand t'as aimé quelqu'un, tu ne peux plus avoir de sentiments différents, que cette personne ne peut pas devenir ton ami·e ?

C'est une question très intéressante (sourire). Moi je pense que si on aime quelqu'un très fort, on va toujours aimer cette personne, d'une certaine manière. Je pense qu'on a suffisamment de place en nous pour aimer plusieurs personnes, chaque fois d'une manière différente. L'amour peut se transformer aussi, avec le temps, et dériver vers une connexion très forte, presque fraternelle, une sorte d'acceptation et de disparition de l'aspect charnel.

C'était quoi ton intention première avec ce film ?

Je voulais raconter l'histoire de deux personnes qui sont attirées l'une par l'autre sans aucune logique de couple, montrer que l'amour peut être quelque chose de totalement anarchique.

C'est pour ça que tu as imaginé deux personnages si opposés ?

L'idée, c'était de montrer qu'il y avait peu de chances qu'ils se rencontrent dans la vie ordinaire. C'est grâce à ce rendez-vous fetish qu'ils entrent en contact. Lui il est en train d'explorer une sexualité différente de celle que son milieu underground lui impose, où il doit toujours être le mec qui baise les femmes qui ne demandent que ça, en mode « je peux si je veux, mais ça me satisfait pas ». Et là il trouve quelque chose d'autre, qui lui attribue un autre rôle, plus soumis, et elle c'est pareil, grâce à lui elle découvre une émotionnalité qu'elle ignorait jusqu'alors, une sorte d'amour dans la sexualité, donc ça va dans les deux sens.

Une bonne partie du film se déroule dans le milieu de la nuit zurichoise, avec notamment les soirées au casque que Frank organise. Est-ce que c'est représentatif d'une époque, d'un milieu, ou d'une ville ?

(rires) Non les casques, c'est une idée à moi, enfin c'est quelque chose que j'ai repris, de telles soirées s'organisent par exemple à Goa, mais je voulais trouver une manière visuelle de montrer que les gens sont à la fois connectés et déconnectés, parce qu'ils restent dans leur bulle mais si tu enlèves les casques ça fait beaucoup de bruit quand même… Mais ce truc des clubs éphémères, qui changent d'endroit, ça vient de ma vie passée, c'était comme ça il y a 12-13 ans, mais je sais pas si ça marche encore comme ça (sourire).

C'est quoi le lien entre la fête, la musique et le sexe selon toi ?

Je pense que ça tient à la danse, c'est très personnel mais j'ai l'impression que si tu danses bien avec quelqu'un, tu feras aussi bien l'amour avec. C'est un truc de synchronisation et d'ouverture aux émotions. C'est comme ça qu'on a utilisé la musique de Michelle Gurevich, avec des scènes qui se concluent par une ouverture musicale quoi t'ouvre un peu le cœur… c'est un peu comme ça que je vis la musique, perso.

Comment as-tu voulu traiter de la drogue ? Est-ce que c'est un sujet, dans le film ?

C'est un sujet dans le sens où pour Frank, ça sert sa recherche constante de se remplir de quelque chose, et ça va avec son image de noctambule. Mais pour moi c'est pas un film qui traite de ce thème, c'est plutôt en passant… Leur addiction, à tous les deux, c'est plutôt leur relation, et pour lui la drogue est un remède passager pour traiter son cœur brisé. Mais à un moment donné de l'écriture, on a vraiment pensé cette relation comme une addiction, comme un premier fix où tout est hyper beau, et dont tu ne pourras jamais retrouver la sensation. Et pour eux, c'est un peu similaire, quand ils ne se voient pas ils sont en manque, et quand ils se voient ils créent vite une forme d'overdose. C'est très comparable finalement.

Est-ce que l'impossibilité de leur relation rend leur histoire plus belle ?

Oui, les histoires impossibles, qui ne se réalisent jamais vraiment, sont toujours les plus belles.

Dernière question : où est-ce qu'il faut sortir à Zurich ?

J'ai un peu arrêté les clubs. Maintenant je vais plus dans des soirées éphémères, qui occupent un bâtiment, des sortes de raves… Il faut se connecter avec l'association de la consommation appliquée, VAK sur Facebook ou Instagram, et regarder ce qu'ils organisent.


99 Moons
, de Jan Gassmann

En salles depuis le 10 mai

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