[Chronique cannoise #1] Premiers pas, bourgeoisie et grosse claque dans la tronche au festival de Cannes

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 9 Juillet 2021 à 13h55
Il y a forcément de l’excitation de retrouver l’éloquent Festival de Cannes après son absence forcée de l’année dernière © Pierig Leray

Il y a forcément de l’excitation de retrouver l’éloquent Festival de Cannes après son absence forcée de l’année dernière, un sentiment non retenu de joie d’enfin retrouver un public en masse, les rires exagérés et pleurnichards dans le coude en salle, les débats enflammés et bourrés des terrasses adjacentes. Et pourtant, la retenue est forcément de mise, avec un protocole sanitaire excluant (pass sanitaire obligatoire ou réalisation d’un test PCR toutes les 48 heures) et cette question, qui balayera toute cette quinzaine de la légitimité d’un tel événement, avec un fort ressentiment d’entre-soi, toujours présent à Cannes, mais qui, dans un tel contexte, se voit grandement majoré. En effet, l’image d’une "hyper" élite qui s’émeut et l’étale, en profitant de tests PCR gratuits en abondance, pendant que le monde s’enfonce dans le chaos sanitaire, interpelle. 

Sans jouer le démagogue ou le peine à jouir de service, il est, je trouve, important de s’en interroger. En dehors du Covid, autre décision passée presque inaperçue – mais de grande valeur idéologique – : l’exclusion des plateformes de streaming des sélections. De premier abord, j’applaudis le beau doigt d’honneur. Avec un peu de recul, une nouvelle question se pose sur l’écart entre la vision idéalisée du cinéma, voire bourgeoise que représente Cannes, et la réalité du marché dominé par le streaming qui écrase peu à peu l’équilibre précoce de nos salles. Au lieu de repenser le cinéma ou tenter de l’accorder avec ces nouvelles réalités, même peu réjouissantes, on l’isole, au risque de n’intéresser plus qu’une petite fourmilière ego-centrée. Alors feu pour Cannes 2021, sans l’embarras d’une excitation pucelle, ni un mépris anti-naïf, j’essayerai de trouver les mots justes, avec l’aide de rencontres, d’interviews éclairs, de mes ressentis probablement excessifs, de mon humour suintant, de mes analyses de fin de nuit pas toujours brillantes, mais espérons-le, pas trop débiles.

Chaque jour, les projections s’enchaineront à un rythme de toxicomanie cinéphile (3 voire 4 films par jour), le soleil va taper les rétines, mon bronzage agricole se dessinera au fil des attentes interminables, la plage mon air de repos, quelques siestes imméritées entre cagoles aux bouches douteuses et chicha locale, le sable qui gratte entre des orteils mycosés et des nuits forcément trop courtes : du lourd. Après cette merveille de croque-monsieur du bar TGV, il est temps de rejoindre la terre promise, le soleil pleine gueule, et déjà une odeur de sueur poisseuse à la sortie du train. C’est déjà la sixième fois que je m’impose ce délire très étrange, une sorte de fusion geeko-intello-bling-bling hyper chelou, où les loseurs de l’obscur deviennent des rois à badge le temps d’une quinzaine, toute la dégueulasserie prétentieuse et capitaliste du cinéma s’entrechoque avec l’intelligence et l’humilité de gens talentueux, le chic, l’immonde, tout est faux, et pourtant les films sont souvent vrais... un mélange improbable, étrangement drôle.

Les premiers pas en ville renvoient une image bien différente des années précédentes : beaucoup moins de monde, des terrasses dégarnies, une atmosphère sans frénésie ni excitation électrique, tout est plus calme, comme un gamin puni au bout de la table, masqué et en silence. Le Covid a jeté un gros coup d’extincteur réfrigérant sur Cannes. Mais là n’est pas l’essentiel. Je commence en début d’après-midi avec le documentaire de Charlotte Gainsbourg sur la mama Jane Birkin (Jane par Charlotte). Et c’est une formidable mise en abyme involontaire de mon introduction qui en découle avec cet acte égocentré et nombriliste : Charlotte Gainsbourg tente l’acrobatie de percer sa relation avec sa mère, une relation distante, souvent absente. C’est vain, tout paraît forcé, souvent vide de sens, la caméra est trop présente, souvent mal positionnée, abusant du zoom, et baigné de clichés bourgeois. Il y a certes quelques moments d’humanité, plus naturels, universels. Mais trop peu pour accrocher ce film de famille à la fois trop intimiste et trop distant à la fois, jamais au bon endroit.

Levé depuis 6 heures du matin, à peine commencé que je suis déjà épuisé. Mais je ne voulais pas en rester là et abandonner l’idée de découvrir le nouveau film de mon protégé Nadav Lapid, Le genou d’Ahed. Après l’extraordinaire Synonymes, Ours d’or de Berlin en 2019, Lapid va plus haut, plus fort. Je ressors complètement groggy de cette séance de rattrapage, comme tabassé par un gitan édenté, la lèvre qui tremble et le fion qui claque. La dernière demi-heure d’une intensité et d’une force inouïe achève l’heure et demi précédente déjà brillante par sa mise en scène. Lapid retourne tous les codes du cinéma contemporain pour créer une œuvre originale, unique, un balet incensé du regard et de la perception. Ce pamphlet antisioniste fracasse à deux mains la censure israélienne, son éducation militaire et sectaire, la perversité, le malin de son idéologie. Quelle claque.

Bordel, il est déjà 21h30. Je n’ai même pas vu le ciel bleu, ni même mon Pisco Sour du San Telmo. Que faire ? Rentrer et mourir en silence dans un sommeil tapageur de ronflements grotesques, ou sortir et tenter le diable à queue pointue ? La suite dès demain.

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