Chronique cannoise #2 : Queens, âne tripé et euthanasie

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 22 Mai 2022 à 13h30
© Pierig Leray

Comme chaque année, votre fidèle serviteur Pierig Leray, as du ciné, se rend au Festival de Cannes pour nous en faire vivre une expérience quotidienne, fouiller les salles à la recherche du film qui marquera son année, la Croisette et les esprits de celleux qui font le cinéma d'aujourd'hui. Deuxième épisode d'une aventure en 7 chapitres, avec le retour des grands sur les marches.

Ce que l’on cherche dans une salle de cinéma, nulle autre place peut nous l’offrir, une expérience sensorielle qui interroge, qui bouscule, qui peut agacer, faire rompre une carcasse féroce, libérer une sensibilité ou une nostalgie d’enfant. A Cannes, supermarché de l’émotion à ciel fermé, on se rue dans le molletonné des sièges rouges pour ressentir un monde qui, soyons réalistes, nous échappe bigrement dans notre tâche quotidienne. Je repars donc d’assaut ce matin, avec cette intime conviction qu’encore aujourd’hui, quelque chose se passera.

Et quoi de mieux que d’aller chercher du James Gray pour voir du cinéma qui compte. Quelle merveille que cet Armageddon Time, Gray répond à P.T. Anderson et son Licorice Pizza en livrant ses mémoires d’enfance, mais lui à New-York dans le Queens. Mais il dépasse largement l’anecdotique pour en tirer une profonde et bouleversante trajectoire intérieure d’un gamin opprimé par son devoir de succès, bridé par le racisme omniprésent, violenté par une société Reaganienne qui ne laisse aucune autre voie du possible que celle du capital et de la finance trumpiste (imagée littéralement dans le film). L’autre versant du film est cette capacité à filmer sans gros sabot le racisme ambiant et nauséabond d’une époque où l’antisémitisme était révoltant pendant que la ségrégation des noires se voyait légitimée par la bourgeoisie blanche. Au-delà de sa fausse légèreté apparente nait ainsi chez Paul la révolte : ne jamais se taire face à l’autoritarisme idiot, suivre le chemin du juste en sachant renier la bêtise adulte et corrompue. Sublime. Et c’est la difficulté de Cannes, pas le temps de digérer des émotions prenantes, souvent larmoyantes, qu’il faut réussir à pénétrer un nouvel univers cinématographique.

Et quel univers que celui du vétéran Skolimowski, 84 ans et son EO (Hi-Han en français). En hommage appuyé au Balthazar de Bresson, il raconte le parcours initiatique d’un jeune âne libéré d’un cirque, pérégrinant au fil des rencontres dans une Pologne brutale, morcelée par la violence. Face à elle, la candeur de l’âne, ingénu, immuable face à la destruction, et qui observe avec une pitié anthropomorphique la déchéance d’une race humaine qui contemple son auto-destruction. Blindé d’expérimentations visuelles démentes, sorte de gros trip hallucinogène à buvard, et d’une certaine sur-esthétisation emphatique, EO n’en reste pas moins une œuvre lourde de sens, et qui saisit parfaitement les enjeux écologiques et animales de notre monde. J’y vais, j’y vais pas ? Toujours ces paris à la con. Soyons honnête, celui là je l’ai paumé. Après avoir avalé 2 cacahuètes et demi en guise de brunch, je tente un premier film dans la section Un certain regard, Plan 75 de Chie Hayakawa. Malheureusement, la première partie soporifique installant maladroitement les personnages et le contexte dystopique (une nouvelle loi au Japon offre au plus de 75 ans le droit à l’euthanasie) plombe la seconde, plus pertinente avec ses questions éthiques du droit à la mort, et philosophique par son accès. Et malgré une mise en scène limpide et prometteuse, Plan 75 n’arrive jamais à émouvoir, créer un ressentiment quel qu’il soit face à des situations archétypales (le changement de décision, et sa fin en caricature notamment) qui s’accumulent, en cherchant désespérément l’émoi. En vain.

Trois à la suite, il est temps de faire une pause, rejoindre les kaï de la plage, l’odeur de la shisha dans le gosier, le sable qui picote les fesses pâlottes. Et cette Méditerranée qui est glaciale. Merde, on m’aurait menti ? Ne serait-ce d’ailleurs pas la première fois en 7 ans de Cannes que j’y fous un orteil ? Ma mémoire me fait défaut, mais l’on ne doit pas être bien loin de la vérité. Un falafel ketchup-mayo bien tassé, une siestounne en discrétation à l’appartement, et on conclue la journée projo avec La nuit du 12 de Dominik Moll. Dès l’entrée, nous savons que l’affaire policière ne sera pas résolue. C’est donc de son cheminement que vient son intérêt, et une sorte de combat pour la vérité entre flicailles à la vanne bien aiguisée. Tout cela est tout de même bien convenu, polissé jusqu’à enlever toute aspérité d’une affaire de mœurs maladroitement filmé. Ou du moins, en manque d’idée de mise en scène. Il y a bien une tentative d’y mettre un certain angle féministe, stigmatisant à raison la violence des hommes et leur sur-population dans la police, mais bien trop léger pour convaincre. On se retrouve alors face à un cold-case bien foutu mais d’investigations sans suspens, d’une affaire malheureusement trop simplifiée.

La suite, c’est la première nuit cannoise et une nouvelle journée de projections, avec comme grosse attente notamment, le premier film de Céline Devaux.

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