[Chronique cannoise #4] Train de nuit, purge et filiation

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 12 Juillet 2021 à 13h35
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La nuit se poursuit sur la terrasse Nomade du FIVE Seas Hôtel. Big John rode à la porte. On passe, monte au cinquième étage, croise le duo Polo & Pan qui malheureusement ne joue pas ce soir, mais bien l’équipe du Perchoir qui s’en occupe. Ça se regarde, se colle, ça fait claquer la Rolex en l’air, et mes quelques pas de danse sont déjà fatigués, en manque de motivation probablement d’affronter l’inconsistance de la foule. La tête tourne, l’heure passe, et la fermeture sonne le glas. Nouvelle mesure Covid, 2h15 ciao. Et ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre. Ça apaise mon réveil.

Après une grosse panique de portefeuille, un aller-retour chez les flics pour rien, il fallait bien un petit coup de stress ce matin. Qu’est ce que ce portefeuille foutait dans ma trousse de toilette ? Après une certaine heure, la logique s’ignore. L’idiotie nocturne. Bref, je l’ai retrouvé et je peux courir, et surtout suer comme un porcinet jusqu’à la première projection de 11h, Compartiment 6 de Juho Kuosmanen. Un peu de légèreté dans une sélection officielle souvent plombante par ses sujets, Compartiment 6 raconte la rencontre improbable dans un train de nuit en pleine Russie profonde entre une jeune femme, lesbienne et archéologue, et un russe, d’apparence bien macho, rustre, crâne rasé, bien chargé à la vodka. Tout comme chacune des rencontres qu’elle fera en Russie (elle est d’origine finlandaise), la première est rude, le mec ivre mort l’agressant en la traitant de putain. Pas la meilleure approche. Enfermé dans ce compartiment du train avec lui, elle peut s’imaginer l’enfer. Et pourtant, c’est bien tout l’inverse qui se déroule. Et les codes sociaux s’inversent. L’européen bien portant en saroual avec sa guitare insupportable devient le voleur, le russe alcoolique le protecteur et l’homme de confiance. Et sa carcasse épaisse se craquèle, laisse même deviner quelques larmes, pour devenir un ami, une aventure amoureuse, ou un peu des deux. Sa mise en scène évite toute niaiserie ou raccourcie idiot, et filme avec justesse un road trip initiatique qui sait remettre en question le cliché social, et jugeant. La suite me fait flipper. Hamaguchi revient en compétition après son douloureux Asako 1 et 2 déjà en compétition en 2018. Et qui m’avait pourri une partie de mon après-midi. Je tente le diable avec les 3 heures de Drive my car. A mon éternel regret. Une purge. Interminable accumulation de séquence froide, prétentieuse, sûr-travaillée et forcée, à l’image de son prologue initial exaspérant. De la branlette intellectuelle ego-centrée, déjà défendus par d’hardent critique ne voyant pas à quel point leur vision bourgeoise de pseudo-esthète est déconnectée de la réalité. Cette réalité veut un cinéma vivant, brutal, organique, et qui parle au peuple. Pas ça, par pitié. Je ne m’étendrais donc pas à une analyse vaine.

La fin d’après-midi se passe avec Yal Sadat critique aux Cahiers du cinéma, dont ma rencontre sera retranscrite en fin de festival. Et ma soirée avec le nouveau film de Kornél Mundruzcó Evolution, après le très fort « Pieces of a woman » diffusé malheureusement uniquement sur Netflix. Œuvre intimiste, personnelle, elle aborde le sujet de la filiation juive à travers 3 générations (la grand-mère, la mère, le fils). Mais aussi l’antisémitisme à travers les années et ces différentes facettes. 3 générations donc, pour 3 scènes, Evolution est un film certes mineur, mais nécessaire. Là encore, le sujet est brillamment abordé, et Mundruzco se permet comme souvent des intégrations fantastiques dans sa mise en scène très classique, ce qui perturbe, mais surtout pousse la réflexion plus loin par ces métaphores visuelles. La projection terminée, et des nouilles chinoises immondes rapidement avalées, direction l’hôtel 3.14 pour la fête du film justement. Et ca fait peine à voir. Théatre il y a quelques années du Montana à Cannes dans une folie nocturne rare, aujourd’hui vide, habité par un glauquissime casino, seule son rooftop est ouvert pour la soirée. Et mon dieu quelle angoisse. La musique est à minima, même l’open bar n’entraine pas de queue et de nervosité, les gens parlent doucement, correctement. Tout de même, un obèse d’apparence puissant s’entoure de greluches, un rouquin maigrelet drague 3 jeunes françaises habillés chez Cos, un sosie d’Hazanavicius cherche du regard les Barbis bien trop jeunes pour lui. C’est mort, c’est triste, ce n’est pas drôle. J’ai essayé de m’exciter, mais tant de paresse m’a rendu mal à l’aise. Abandon, drapeau blanc, on rentre à la maison. Encore 2 jours à Cannes, et notamment ma grosse attente demain, le dernier film de Serebrennikov.

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