[Chronique cannoise #5] Page blanche, vodka et fratrie

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 13 Juillet 2021 à 17h00
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Ce matin, je dors. Tant pis pour le Nanni Moretti qui, a priori, n’est pas en réussite. Et ce, depuis quelques années maintenant. Les Italiens ont gagné l’Euro, ils n’allaient pas nous sortir en plus une Palme d’or, sérieux.

Par contre, je suis très intéressé par le nouveau film de Mia Hansen-Love Bergman Island. Et c’est formidable. On suit le processus de création et d’écriture d’une scénariste sur l’île de Faro en Suède, là où Ingmar Bergman a vécu et filmé la majorité de ses films. À travers ce fantôme omnipotent, l’évolution imaginative d’un tel travail intellectuel est mis en scène brillamment, de la page blanche qui inquiète à l’idée qui naît (« une robe blanche ») pour finir par la fusion de l’écrivain avec son personnage, troublant ainsi la frontière entre réalité et fiction. C’est fascinant, hyper juste, et les paysages de printemps de cette île suédoise isolée du monde, forcément propice à l’introspection, sont majestueux. Beau film.  

Une parfaite mise en condition avant ma plus grosse attente du festival, le dernier film de Kirill Serebrennikov, La fièvre de Petrov Mon premier regard lors de mon entrée dans la salle fut de scruter les sièges réservés. Mais oui, il y a bien son nom de scotché dessus : sera-t-il là ? Lui, embourbé dans une situation judiciaire scandaleuse en Russie, une tentative qui n’est même pas dissimulée de faire taire ses propos anti-Poutine. Puis lorsque l’équipe du film arrive avec un pins KS et sa photo, l’espoir se dissipe. Il ne sera pas là. La première scène dans un plan séquence magistral annonce la suite. Une virtuosité de forme, un imaginaire hors-normes, les scènes s’enchaînent et les pièces du puzzle, au début paumées sous le canapé, commencent à se retrouver, une à une, pour former un ensemble vertigineux de beauté et de poésie. Il filme la nostalgie de la petite enfance et les sensations du souvenir lointain par une caméra à hauteur à la première personne, puis la vie d’une jeune femme dans un noir et blanc qu’il maîtrise tellement (notamment avec Leto, son merveilleux dernier film en 2018 aussi à Cannes). Il suit les pérégrinations de ce Petrov, fiévreux et alcoolique, qui navigue à la Hunter S. Thompson dans Las Vegas dans un torrent de violence et de vodka, les repères sont paumés et Serebrennikov arrive à basculer cette violence contemporaine en une poésie naïve dans une virtuosité de mise en scène rare. 2h15, et pourtant si court. Le film aurait mérité une heure, voire deux heures de plus, tant il est dense. Et l’on regrette l’arrivée du générique. Les lumières se rallument. Les applaudissements tombent. Le siège est toujours vide. Mais une actrice arrive à contacter Serebrennikov en FaceTime. Moment rare, émouvant, qui représente à lui seul le pouvoir du cinéma et de l’art sur la répression. Souvent insuffisant, mais vital. Quand je parle du contexte pour élever un film au rang de chef-d’œuvre, probablement que celui-ci compte. En tout cas, ma palme sans conteste pour le moment.  

C’est ma dernière soirée cannoise. Et comme de coutume, elle est calme. Rue Hoche pour bouffer, le Petit Majestic pour le dernier verre. Et une rentrée, toujours mêlant nostalgie et soulagement. Demain, c’est la fin (pour moi). Je n’ai jamais tenté de faire les 10 jours de festival. Six m’épuisent déjà... et toute cette nervosité, cette tension. Mais je ne suis pas maso, la raison est toute trouvée. C’est l’exemple du Serebrennikov d’hier. Vivre une telle expérience de cinéma, dans de telles conditions, c’est le rêve de tout cinéphile. On peut donc bien s’imposer quelques nuits écourtées et courses infernales entre salles.  

Le réveil est matinal, la valise déborde... et cette impression systématique d’une valise plus pleine au départ qu’à l’arrivée. Jusqu’au bout avant le train du retour, je vais voir Mes frères et moi de Yohann Manca, un premier film réussi avec toute la naïveté et la candeur qui s’y associent. Dans une ligne assez scolaire et codifiée, Manca nous livre l’histoire de Nour, un gamin d’une cité de Sète, élevé par ses 3 frères et qui s’émancipe par le chant et l’opéra. Là aussi gros classique, il croise forcément la route d’une super prof de chant hyper ouverte et prête à tout pour lui. Un peu mielleux, mais quelques bonnes idées pour un premier ouvrage convenu, mais de qualité. Je reviendrai demain pour la fin du chapitre cannois avec notamment le dernier film de Wes Anderson et une interview croisée entre une réalisatrice et un critique de cinéma pour conclusion.

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