Chronique cannoise #5 : Théâtreux, chirurgie et auto-mutilation

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 24 Mai 2022 à 10h05
© Pierig Leray

Comme chaque année, votre fidèle serviteur Pierig Leray, as du ciné, se rend au Festival de Cannes pour nous en faire vivre une expérience quotidienne, fouiller les salles à la recherche du film qui marquera son année, la Croisette et les esprits de celleux qui font le cinéma d'aujourd'hui. Cinquième épisode d'une aventure en 7 chapitres, avec le retour des grands sur les marches.

Et la seconde semaine commence, on touche désormais au hardcore, on s’accroche malgré des yeux qui saignent, et un dos qui siffle à force d’être le cul vissé aux chaises. Le ventre lui dodeline et écrase une ceinture désormais trop serrée. Les rues elles se dénudent, les restaurants sont moins chantants, mais la sélection reste solide avec à venir notamment le Cronenberg et le Park Chan-Wook.

Avant cela, retour à la Semaine de la critique avec le film de Ali Behrad Tasavor (Imagine). Et le cinéma iranien prouve une nouvelle fois son ingéniosité et sa poésie à travers ce huit-clos en taxi, à l’image de Carax et son Holy Motors, une même femme jouant différents personnages, mais pour conter une unique histoire, celle d’une rencontre et d’un amour naissant, exaltant avec son chauffeur. Leila Hatami est formidable, la beauté d’un visage qui se mue au gré des histoires, exprime en un regard toute sa vigueur, et en réponse, la douleur et la quiétude Mehrdad Sedighian. Beau et faussement léger, plein espoir, mais aussi de tristesse, et une certaine violence de l’absence. Mon Dieu, j’ai failli décrocher du film à cause d’une puanteur, le mec à côté puait littéralement la merde, quel enfer. Le nez fourré sous le t-shirt, puis les doigts dedans, un calvaire. Heureusement que la poésie de Tasavor l’a emporté sur la pestilence ambiante.

On continue avec la sélection officielle et le film de Valérie Bruni-Tedeschi, Les Amandiers. Une fois dépassé l’entre-soi bourgeois et ego-centré qui inquiète d’isoler au départ, on se laisse emporter par la magnificence de Nadia Tereszkiewicz, qui tient le film jusqu’à ce que la mise en scène au départ frileuse et trop didactique s’ouvre enfin vers un regard plus universel et bouleversant sur les grandes thématiques des années SIDA, la drogue et son trajet mortifère. Et notamment grâce à la force de ses scènes finales, le regard au sol de Louis Garrel, les pleurs de Stella qui accompagnent Tchekhov, et cette déchirure profonde qu’est la perte d’un être cher. Beau.

Premier regard vers la Quinzaine des réalisateurs, que je n’ai bien tristement pas encore pu découvrir, et uniquement par faute d’agenda tant chaque année la sélection est brillante. Ce sera donc avec De Humani Corporis Fabrica de Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor. Documentaire choc, même si la dureté n’est d’apparence pas où elle est la plus exposée. En effet, la violence est plus sociale que visuelle, malgré l’âpreté de la chirurgie. Le lien médecine/cinéma se construit avec les arthroscopies (les caméras internes filmant les opérations) rendant très Cronenbergien ce documentaire avec cette chaire, ce sang, ces tissus qui s’ouvrent, se décomposent, s’ouvrent. Mais le film attaque aussi le problème de fond, et la déliquescence des hôpitaux publiques français, l’effondrement du système de santé avec un manque de personnel terrible, et met en lumière les métiers oubliés comme les rhabilleurs de morts à la morgue. Bref, un documentaire certes terriblement difficile, mais extraordinairement unique et indispensable.

La transition est toute faite, avec le dernier film de David Cronenberg, Crimes of the Future. Malheureusement, le côté très dicté, et bavard-plombant entraine une déliquescence du propos initial, brillant et visionnaire comme toujours chez Cronenberg (la douleur n’existe plus, la disparition de toutes émotions est actée, elle, comblée par des automutilations, opérations chirurgicales à ciel ouvert au sein de performances artistiques, pour tenter de ressentir). Et la mise en scène se badigeonne de ringardise (la scène de danse et sa musique Jean-Michel Jarienne), mais s’extirpe du mauvais par quelques clairvoyantes idées (le lit qui module la douleur, la chaise correctrice de posture, le tatouage des organes internes) et ce postulat écologiste avec la lutte contre le plastique par son absorption humaine, crée par une « évolution viscérale ». Les idées se répétèrent, la mise en scène est connue, et Cronenberg n’arrive pas à se renouveler.

Une pizza immonde à moitié-froide, et direction le Petit Majestic, haut-lieu du débat cinéphile et des Veja, branchouille parisienne au-milieu d’un torrent d’artistes sans-noms, on retrouve des confrères critiques pour comparer nos avis, dans une cordialité absolue et qui nous honorent. Point d’esclandres publiques, d’autant que les opinions se rejoignent. On rejoint ensuite le rooftop du 3.14 pour boire un cocktail à 18 euros, danser sur de la rumba, et continuer les discussions qui commencent à flouter avec les « collègues de profession ». Il est 2h30, et il est temps de rentrer, notre dernière soirée cannoise s’achève à parler Amérique Latine avec le boss d’Ad Vitam, en se promettant, quoiqu’il arrive, de se revoir l’année prochaine. La nuit sera courte avant la dernière journée du Bonbon à Cannes demain.

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