[Chronique cannoise #6] Anachronisme et conclusion

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 17 Juillet 2021 à 15h50
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Le festival de Cannes se termine, les salles se vident, les hommes du balcon deviennent des hommes de l’orchestre, plus d’attente, une excitation qui s’étiole dans un épuisement général.

Je conclue pour ma part mon festival avec le film de Wes Anderson French Dispatch. Et ça fait peine à voir, le mec fait le même film depuis 20 ans et s’entête dans des tics de mise en scène frigide qui un temps amusaient, mais aujourd’hui fatiguent. Anachronique, que c’est vieux et ringard : Wes Anderson ne parle plus à personne depuis longtemps, à part à lui-même et son parterre de stars qui papillonnent autour de lui comme des mouches à merde autour d’une bouse coulante. C’est vain et futile, et n’a plus aucun intérêt. Le fait qu’il soit cette année en sélection officielle face à un Lapid ou à un Serebrennikov fait mal. Il n’a jamais su se ré-inventer ou explorer d’autres pistes que ces pitreries orangeâtes. On se souvient avec douceur de Rushmore, de la Famille Tenenbaum ou encore de La vie aquatique. Mais déjà si loin, un cinéaste du passé, dépassé.

Pour conclure cette semaine de festival, au lieu de vous balancer des pronostics à la con qui n’intéressent personne, je vous propose un résumé d’une interview croisée entre Yal Sadat, critique de cinéma pour Les Cahiers du cinéma, et auteur du bouquin sur Bill Murray Commencez sans moi, et Laure Vermeersch, cinéaste et membre active de l’ACID (Association des cinéastes indépendants) proposant tous les ans à Cannes leurs sélections de films indépendants, en marge des sélections officielles. Ma première interrogation se porte sur la légitimité du déroulement du festival de Cannes dans un tel contexte sanitaire, et le malaise que cela peut produire de se retrouver, comme une élite inconsciente, agglutinée dans des salles. Pour Laure Vermeersch, c’est clair, les salles n’ont jamais été une source de contamination, et après de très long mois de fermeture, il était vital de rouvrir ces salles, et de le matérialiser par le festival de Cannes. Rien de choquant pour elle, avec une absence de fêtes et des mesures sanitaires exigeantes. Pour Yal Saddat, il est évident qu’il est incongru d’être ici avec une envie certes bien réelle de se retrouver, mais tout de même une impression étrange d’une tentative possiblement vaine. Comme il me l’explique, le monde du cinéma continue de tourner, tout en ne sachant pas si leur film pourra sortir un jour. Et ce festival de Cannes reflète cette idée, une joie mais possiblement illusoire.

Ma seconde interrogation porte sur l’absence volontaire des films des plates-formes de streaming dans les sélections cannoises. A priori, j’y suis favorable, mais n’est-ce pas une erreur stratégique de se couper de ses sources de diffusion ? Pour Laure Vermeersch, l’avenir de la nouvelle génération ce n’est pas Netflix. Les jeunes cinéastes retournent vers le 16mm, ils savent parfaitement que la salle est primordiale pour eux, car elle est un lieu de de débat et de rencontre. Et depuis 20 ans, le cinéma indépendant n’a pas perdu de terrain, bien au contraire. Le réseau de salle et de diffusion se développe, tout comme les cinémas d’arts et d’essais, et les jeunes se déplacent pour découvrir des films indépendants et de qualité, et en débattre. L’heure n’est donc pas au pessimisme, mais bien au réalisme de ne pas enfermer la nouvelle génération dans l’idiocratie de l’écran, mais bien d’être conscient que chaque jour, des salles organisent des projections hors blockbusters qui ramènent une vraie population mixte du cinéphiles avertis aux jeunes générations avides de découvrir un autre regard sur le monde. Pour Yal Saddad, ce questionnement se pose depuis plus de 10 ans. Pour lui, le cinéma quitte peu à peu le grand public, et l’idée de payer pour une projection de 1h30 qui a une fin, contrairement à la boucle de diffusion ininterrompue des plate-formes de streaming entrainant de facto la disparition du silence, et de la pause réflective, peut ne plus faire sens pour la nouvelle génération. Il ne faut pas se battre contre l’inéducable, et cela finira comme aux USA où les films seront disponibles en salle et en streaming, laissant un nouveau choix au public. Autre interrogation, la place du critique de cinéma aujourd’hui clairement en voie de disparition, basculant progressivement vers un concours de rhétorique souvent malaisant, mais principalement sans fond, à la recherche du selfie de stars, ou du bon mot en mini-format youtube. Le journalisme de presse en grande difficulté, celui du cinéma souffre d’autant plus. Et la fracture semble consommée entre les médias traditionnels qui survivent, mais qui ne parlent qu’à leurs lecteurs (et de moins en moins nombreux), et appelons-les les youtubeurs, et leur spectacle d’ego-trip lourdingue, superficiel à souhait, sans intervention de questions de fond, et généralement les suppositoires de fin de chaine des grosses maisons de production. Les deux parties se détestent, s’insultent sur les réseaux sociaux, persuadées l’un et l’autre d’être dans la voie de la raison.

Pour Laure Vermeersch, le cinéma a besoin des critiques. Et de force de débat et de réflexion. D’un point de vue des réalisateurs, c’est une catastrophe cet effondrement de la presse de qualité, car ils n’ont jamais été bon pour parler des films par manque de recul. Les critiques ont eu un rôle primordial dans la constituions de génération de cinéma. En effet, en tant que cinéaste, ils ont besoin de mots intelligents, et non de journalistes cherchant le bon mot « décalé » pour mieux vendre un film, ou le détruire par pure délire égocentrique. Pour Yal Saddat, lui même critique, le constat est tout aussi rude.  Désormais, la critique comme discipline esthétique n’a d’importance que pour une niche d’irréductible. Le cinéma intéresse moins, la presse écrite s’effondre. Et c’est une défaite pour tout le monde car la plupart des émissions Youtube qui ont une audience très conséquente ne sont que des porte-paroles publicitaires. Sans parler de sa transposition sur les réseaux sociaux  où ces gens n’existent qu’ à travers des personnages factices, abandonnant le fond de la critique de film pour devenir une marionnette de théâtre de boulevard, ego-centré, en cherchant le bon mot pour s’auto-congratuler. Leurs réputations n’est dues qu’à leur visibilité, et non leurs qualités d’analyse. Là où par contre, la presse écrite disons des médias traditionnels est critiquable,  c’est un certain confort dans laquelle elle est plongée, un entre-soi élitiste parfois excluant, qui n’écrit que pour ses abonnées et ses lecteurs fidèles, sans effort éducatif.  Là est donc toute la problématique actuelle, un monde où rien ne bouge, sans connexion possible entre une critique écrite réfractaire à l’évolution naturelle d’un métier, et la critique orale qui décrédibilise l’essence même du métier, par son inconsistance et son image « spectacle putaclick ».

Cannes 2021 c’est fini. Cannes 2022 ? En masque, en combinaison de plongée, le cul nu en tutu ? Qui sait. En tout cas, quoi qu’il arrive, nous, on y sera.

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