Chronique cannoise #1 : Rando, tranchée et symphonie

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 20 Mai 2022 à 09h50
© Pierig Leray

Comme chaque année, votre fidèle serviteur Pierig Leray, as du ciné, se rend au Festival de Cannes pour nous en faire vivre une expérience quotidienne, fouiller les salles à la recherche du film qui marquera son année, la Croisette et les esprits de celleux qui font le cinéma d'aujourd'hui. Premier épisode d'une aventure en 7 chapitres, avec le retour des grands sur les marches.

Il y a déjà des images qui résonnent avant même la première projection : le discours fort et conscient de Lindon, le président Zelenski citant Chaplin et Apocalypse Now avant l’apparition d’une Julianne Moore aux émeraudes éclatantes en collier de la démesure, l’ambivalence maladroite du cinéma qui souvent s’emporte dans sa capacité à changer le monde – lui qui, surtout, permet d’en faire évoluer sa vision. Il y aussi Serebrennikov, enfin présent à Cannes pour présenter La femme de Tchaïkovski, lui qui fut assigné à résidence en Russie pour d’étranges poursuites contre son message anti-Poutine, ou encore la classe immortelle de Jean-Pierre Léaud à la présentation du culte La maman et la putain de Jean Eustache. Toutes ces images qui lancent entre euphorie et devoir de réserve le 75e Festival de Cannes.

Le soleil, lui, n’a pas changé depuis juillet dernier ; par contre, l’effeverscence et le monde, absolument. D’une édition covidée l’année dernière un peu pâlotte, malgré les températures juillettistes, l’on retrouve en tout cas un engouement certain, les masques sont tombés, et les salles de nouveau bondées. Après un sandwich triangle en bord de route pour signer un début clinquant et paillettes de mon festival, l’accréditation récupérée sans effort, il est temps de commencer le marathon. Et ce, par Le otto montagne (sélection officielle) de Felix Van Groeningen et Charlotte Vandermeersch. Au-delà de la beauté naturaliste des montagnes italiennes, rappelant avec intimité La panthère des neiges de Sylvain Tesson, ou très récemment la Calabre de Frammartino dans Il Buco, on retrouve par le parcours divergent de deux amis d’enfance la capacité humaine à s’accomplir soit par opposition absolue à ses origines (Pietro, rejetant son père jusqu’à sa mort, et la détresse qui l’accompagnera) ou son acceptation aveugle (Bruno, où même l’amour de sa propre chaire ne pourra le faire quitter sa montagne, étape finale d’une vie engagée par la terre, et le respect de ses racines). Malgré quelques longueurs, et une surutilisation sonore d’une folk parfois hors propos, Le otto montagne est une merveilleuse entrée dans la sélection officielle.

Pour faire jeu égal, la suite sera le film d’ouverture de la sélection parallèle Un Certain Regard : Tirailleurs, avec Omar Sy et de Mathieu Vadepied. Et malheureusement, ça se corse. C’est faiblard, et pourtant le sujet est immense et méritait un bien meilleur traitement (les tirailleurs sénégalais de la Première guerre mondiale). Le film n’est jamais à sa place, toujours à contretemps, tout va trop vite ou bien trop lentement. Pire, Omar Sy n’y arrive pas et n’incarne pas grand-chose. Tout cela laisse finalement exsangue de toute émotion face à cette terrible détresse humaine de combattants déracinés. Ne reste donc que peu à se délecter, si ce n’est quelques moments d’intensité mineure lors des scènes de combat. Jamais d’angle précis, pas assez intense pour de l’action ni analytique pour un film réflexif. Il n’en reste donc pas grand-chose, malheureusement très anecdotique. Les yeux commencent déjà à flancher.

Merde, café, sandwich bien tassé, petite bière combinée. Et le trio magique renforce les paupières tombantes. Je relève la tête – surtout que ce qui suit est l’une de mes plus grosses attentes du festival : La femme de Tchaikovsky (sélection officielle). Et grâce au génie de Kirill Serebrennikov, je n’ai pas été déçu. En effet, il compose une nouvelle symphonie grandiose, filmant une Russie toujours aussi sombre et boueuse, mais du temps de Tchaikovsky, période durant laquelle sa femme se persuade d’un amour irréel à la rendre folle, folle d’un homme qui la récuse à la supplier de ne plus exister. Rares sont les metteurs en scène qui transcendent l’image par la caméra, Serebrennikov comme Malick en font partie, avec cette sensation d’apesanteur et de danse virevoltante et picturale, ballet incessant d’idée et de résonnance métaphorique qui font chavirer complètement la première lecture abrupte. C’est immense, plus lisible que la Fièvre de Petrov (son précédent long-métrage, également en sélection officielle l’année dernière), probablement plus conséquent également ; il s’affiche déjà en prétendant a minima à un prix de mise en scène.

Et la teuf ? Levé depuis 5h du mat’ pour bousiller la planète et débarquer en avion, c’est dur de résister à la tentation du pieu douillet. Et même une première soirée cannoise, là où généralement tout dérape à te flinguer ta semaine niveau compta. Pourtant, une pizza mal cuite, et ça se termine là. On ira voir notamment le Silencio Cannes et la plage Magnum demain, si l’on est en fin déraisonnable.

Fin des articles