Y'a quoi au ciné ? 3 films qui donnent à penser

  • Pierig Leray
  • Ciné-Séries
  • Publié le 19 Octobre 2022 à 17h41
©Allociné

Dans les semaines qui viennent, les propositions cinématographiques seront à l'image de l'actualité géopolitique et environnementale, c'est-à-dire sources de questionnements existentiels et de remises en question nécessaires. Notre chroniqueur Pierig vous en dit un peu plus ci-dessous.


Si tu refuses de détourner le regard face au féminicide : Bowling Saturne

C’est l’histoire de deux frères, Armand, rejeton de la société, abandonné par sa mère à trainasser la nuit sur les parkings vides, et Guillaume, le flic aux chaussures bien cirées. Leur père est mort, et Armand hérite du bowling du coin, terreau futur de son terrain de chasse. Car lorsqu’une femme accepte de monter dans l’appartement de son défunt père orné de tableaux de chasse, le sexe se transforme en violence, la violence en meurtre. Patricia Mazuy renvoie Dominik Moll et sa mièvre Nuit du 12, ou Alex Garland et son balbutiant Men au bac à sable, elle qui attaque frontalement le féminicide, sans cligner de l'œil face à l’animalité de l’homme. Ce dernier est ici filmé littéralement en chasseur en quête de domination (sans métaphore convenue), pervers sexuel en poursuite bestiale du plaisir par la soumission, de la jouissance par le meurtre, prédateur violent et lâche, qui n’ose jamais affronter le regard de sa proie, incapable jusqu’au dernier plan et ce terrible regard de mépris de considérer la femme comme son égale. Le jeu de lumières est somptueux, les plans serrés et le montage haletant ne laissent aucune place à la mesure, le regard ne peut plus se détourner. D’une puissance folle, Mazuy frappe fort.

Pourquoi il faut y aller : Pour l’angle frontal et sans détour face à l’ignominie du féminicide et son origine patriarcale et animale.
Mais d’un autre côté… Le silence prédomine face au jeu des acteurs, qui peut sembler trop minimaliste.

Bowling Saturne, de P. Mazuy
Sortie le 26 octobre


Si tu veux contempler la violence xénophobe par l’œil tripé d’un âne : EO

En hommage appuyé au Balthazar de Robert Bresson, Skolimowski du haut de ces 84 ans se livre semble-t-il au départ à un délire d’un réalisateur en roue libre, mais qui finalement filme l’un des plus ambitieux projets de l’année, et pas loin d’en être le plus beau. Il conte plus qu’il ne raconte par le parcours initiatique d’un jeune âne libéré d’un cirque, pérégrinant au fil des rencontres dans une Pologne brutale, morcelée par la violence et la haine, la déliquescence immorale d’une société absconse, illisible. Et notamment au travers du bouleversant œil lubrifié d’un âne, candide ingénu, immuable face à la destruction, et qui observe avec une pitié anthropomorphique la déchéance d’une race humaine contemplant son auto-destruction. Blindé d’expérimentations visuelles démentes, sorte de gros trip hallucinogène sous LSD, et d’une certaine sur-esthétisation emphatique, EO n’en reste pas moins une œuvre lourde de sens, qui saisit parfaitement les enjeux écologiques et animaux de notre monde.

Pourquoi il faut y aller : Unique, expérimental, moderne.
Mais d’un autre côté… Si tu es un viandard pro-élevage intensif, ça risque de ne pas passer.

EO, de J. Skolimowski
Sortie le 19 octobre


Si tu veux scanner toutes les horreurs sociétales en à peine 2 heures : R.M.N.

Deux évènements viennent interrompre l’apparente quiétude d’un petit village roumain : un enfant tombe sur un cadavre pendu pendant que des travailleurs immigrés sri-lankais débarquent dans une entreprise en manque de main d’œuvre ; la xénophobie dégoulinante ne se cache alors même plus, et une pétition se signe pour leur expulsion. De ce postulat, Mungiu tire une lecture (RMN veut dire IRM en roumain) dingue de précision et d’intelligence. Il arrive en à peine 2 heures à soulever les traumatismes de notre société moderne, ce village en reflet d’un monde à la dérive : le rejet de l’autre, la peur xénophobe, la vision moralisatrice de l’Occident, les guerres ethniques d’apparence apaisées mais vivaces, la pauvreté et le déclassement des zones ouvrières. Deux scènes restent férocement gravées, celle d’un débat municipal entre villageois d’une puissance inouïe en un plan séquence de plus de 30 minutes, et cette fin qui vrille dans la folie, celle du chasseur qui se meut en proie. R.M.N. est multiple et puissant, pamphlet terrible d’une humanité inhumaine.

Pourquoi il faut y aller : Pour sa mise en scène limpide, brillante en résumé sordide des déboires sociétaux
Mais d’un autre côté… À éviter en cas de dépression profonde xanaxée, ça peut terminer le travail.

R.M.N., de C. Mungiu
Sortie le 19 octobre

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