Visuel Cerrone, l’homme qui se joue du temps

Cerrone, l'homme qui se joue du temps

Visuel Cerrone, l’homme qui se joue du temps
  • Florin
  • publié le 11 septembre 2019

S’entretenir avec un artiste qui a traversé les âges n’est jamais une mince affaire. Si certains vont jusqu’à enterrer ces idoles avant l’heure en dégainant leur plus bel hommage, précipité, en oubliant souvent que leur actualité ne s’écrit pas qu’au passé, de notre côté, nous avons choisi la carte de l’histoire en sélectionnant des moments forts de la vie de Marc Cerrone. Entre des folies d’antan au goût prononcé d’États-Unis, un présent passionné rythmé par des platines longtemps boudées, et un futur aussi prometteur que novateur, voici ce que nous nous sommes dit.

Le Bonbon Nuit : Commençons par votre passion : la batterie. C’est cet instrument qui vous a choisi dans ce magasin du boulevard Beaumarchais ?

Cerrone : Ah non ! C’est moi qui me suis jeté dessus. Je me souviens très bien, elle était vert pailleté comme on faisait à l’époque. J’en suis immédiatement tombé amoureux. Quand je me suis assis et que j’ai commencé à la taper, le vendeur est venu voir ma mère : « votre fils, il sait déjà jouer ! ». Depuis qu’elle m’avait dit qu’elle me ferait ce cadeau, je n’avais cessé d’écouter, sans m’en rendre compte, tous les batteurs. Dès qu’il y avait de la musique, je n’entendais même plus le chanteur. Après, j’ai commencé à motiver des copains pour que chacun chope un instrument, et j’ai monté mon premier groupe à 13 ans. Comme je n’étais pas trop mauvais, j’ai eu un peu la cote en banlieue parisienne et j’ai commencé à fréquenter des artistes de Paris. Vers l’âge de 15 ans, j’ai fait quelques séances avec des gens qui avaient entendu parler de moi, jusqu’à travailler avec Michel Colombier pour une pub DIM.

L.B. Jusqu’à arriver au Club Med. 

C. Un jour mon père m’a dit : « tu ne peux pas faire ce métier, tu dois en apprendre un ». Ça ne m’a pas plu, alors j’ai fugué. Quand on se tire, on essaye de trouver des copines pour dormir ! Au bout d’un moment passé chez une, elle est partie au Club Med et je l’ai accompagnée. Là-bas, je me suis retrouvé dans une soirée organisée par Albert Trigano. Je faisais la gueule, alors il est venu me voir. Je me suis présenté et lui ai demandé pourquoi aucun groupe ne jouait dans ses villages. Ça lui a plu. Il m’a engagé comme DA.

L.B. Cette aventure n’a pas duré longtemps. Vous avez vite eu l’envie de monter votre groupe, Kongas. Surtout, vous avez rapidement fait une rencontre décisive.

C. Pour Kongas, j’ai choisi les meilleurs musiciens que j’avais fait venir dans les villages. Avant de les rejoindre en septembre, je suis parti faire un tour du côté de Saint-Tropez, avec un plateau de 4 roulettes sur lequel je foutais ma batterie. Fallait oser ! En début de soirée je faisais des solos sur le port, et elle, passait avec un chapeau récupérer les sous. On gagnait très bien notre vie. Eddie Barclay en entend parler et lui glisse un petit papier. Vous connaissez la suite : début novembre, on sortait notre premier single. Cela a duré un temps et malgré quelques succès commerciaux – beaucoup trop pop à mon goût –, je me suis lassé puis le groupe s’est arrêté.

L.B. Vous n’avez pas lâché la musique. Nous sommes en 1976 et vous ouvrez votre magasin de disques. C’est à ce moment-là que vous avez compris l’impact du disco ?

C. Ma copine de l’époque était enceinte, j’avais 20 ans et plus de temps à perdre, un môme arrivait. Je devais faire quelque chose alors j’ai ouvert Import Music, ça a été un carton. Mais plus que le disco, j’ai plutôt senti qu’il y avait un mouvement des discothèques. On ne pouvait plus écouter “Champs-Élysées” de Joe Dassin dans les clubs quand il y avait des mastodontes de musique internationaux comme Barry White. À cette époque, dans les night-clubs, on dansait du rythmé puis du slow. Les DJ’s n’arrêtaient pas de jacter. C’était une émission de radio ! J’avais tellement roulé ma bosse avec Kongas dans les clubs du monde entier que j’étais au courant de ce qui se faisait. Alors j’ai voulu faire mon album pour en vendre quelques-uns dans mon magasin. Je n’ai fait aucune concession.

L.B. Vous parlez de Love in C Minor, que vous avez enregistré à Londres. C’était un disque très spécial pour l’époque.
Avec sa longueur, sa pochette, et cette batterie omniprésente.

C. Oui, au studio Trident (Franck Zappa, Rolling Stones, Lou Reed… ndlr), comme Elton John me l’avait conseillé. Je pensais que tout le monde savait que j’étais batteur, Kongas n’était pas anonyme. Cette composition me paraissait logique, mais on m’a dit : « ce pied en avant, ce n’est pas possible ! Comment fait-on pour passer ça ? ». Eddie Barclay, lui, était fou furieux. Je repars à Londres et fais fabriquer 5 000 albums. Je file 300 copies à un collègue. Il me rappelle 3 jours après en me disant qu’un de ses magasiniers, un peu imbécile, s’est planté de carton, et au lieu de renvoyer les disques de Barry White au gars de New York, a envoyé les miens ! Quand l’Américain est tombé dessus, avec cette fille nue, il l’a écouté. Coup de pot, le mec était en fait un DJ. Il a commencé à le jouer dans des clubs. De là, Frankie Crocker entend mon album et cherche absolument à me joindre. En plus des annonces radio, il réussit à convaincre Neil Bogart (producteur et fondateur de Casablanca Records, ndlr) de faire faire une cover de mon morceau par Donna Summer. Il sort cette reprise sur son label et le titre entre dans le top 10 américain. En France, on commençait à me dire que ça marchait pour moi de l’autre côté de l’Atlantique. Je pensais qu’on se foutait de ma gueule, mais pas du tout. Alors j’ai foncé dans le premier avion et j’ai signé un contrat chez Atlantic Records (Jackson Five, Quincy Jones, Ray Charles…).

L.B. L’année suivante, 1977, vous sortez votre 2e album, Cerrone’s paradise, mais surtout “Supernature”, morceau inspiré par L’Île du Docteur Moreau de H.G. Wells. 

C. Le premier album a tellement marché, qu’on se dit que c’est normal que le deuxième aussi. J’ai toujours pensé que ça allait durer 6 mois, 1 an, et que j’allais passer à autre chose. J’avais envie de faire un truc vraiment différent, alors j’ai fait “Supernature”. Il y avait des voix androgynes, un texte écolo, des sonorités inconnues pour l’époque. Résultat : j’ai reçu 5 Grammy Awards. 

L.B. Qu’est-ce que ces disques ont changé à votre vie ?

C. Ils ont fait que j’ai pu vivre ma vie entière de ma passion. Et je suis certain que si ce n’était pas parti des USA, ça n’aurait pas été aussi important. Les Américains m’ont amené mon identité : disco, pas disco, Cerrone c’est Cerrone, j’ai mon son, ma couleur, je suis un artiste à part entière. Alors que le disco battait son plein et que tout le monde s’y mettait, les labels ont voulu croquer. Ils ont pris leurs idoles locales, en France c’étaient Dalida ou autres, et ils leur ont fait faire des titres arrangés à la sauce disco. Pour eux cette mouvance c’était un pied devant et des violons ! Sauf que pour les Américains, ça ne suffit pas. C’est un état d’esprit. La preuve, c’est que les DJ’s, de génération en génération, ne se sont pas trompés. 

L.B. Est-ce qu’après Cerrone by Bob Sinclar et Cerrone by Jamie Lewis vous étiez rassuré par les DJ’s ?

C. Évidemment que ce sont des gens influents qui m’ont porté, sinon je ne serais pas en train de vous parler. Quand Emmanuel de Buretel essayait de me convaincre de mixer, j’ai appelé 3 personnes : mon vieil ami David Guetta, Calvin Harris et Bob Sinclar. Je leur ai demandé comment ils réagiraient si on leur disait que j’allais passer derrière des platines pour jouer mon répertoire. Tous m’ont répondu : « Marc, si toi, tu ne le fais pas… T’es un malade ! ».

L.B. Même si vous avez publié Red Lips en 2016, c’est en 2018 que tout a recommencé très fort. D’abord avec le film Climax de Gaspard Noé, où l’on entend pour la première fois “Supernature” en version instrumentale. 

C. Quand j’ai écouté cette version, je me suis dit que ce n’était pas chiant du tout ! Ça m’a intéressé et j’ai commencé à faire des inters dans mes sets de plus en plus longs. Tout ça dans un esprit très électronique, c’est-à-dire ma période Brigade mondaine (1978). Ma maison de disques m’a poussé à développé ça et un premier titre est apparu, “The Impact”, puis un album. Je ne cherchais vraiment pas à en faire un. J’ai commencé à jouer les morceaux dans mes sets et j’ai vu la même réaction que quand je faisais mon truc avec le pied, à l’époque de Kongas. Ça m’a motivé et pendant 6 mois j’ai pondu des titres. Le résultat, c’est mon premier album instrumental.

L.B. Le premier single, “The Impact”, sortira à la rentrée À la différence de ce que vous avez pu faire avant, je trouve qu’il y a moins ce côté joyeux et chaud. 

C. Je n’ai fait que démarrer ce que j’appelle des “entre”, des titres de mon catalogue que je joue sans arrêt. J’ai juste fait des choses pour les terminer, les emmener là où je le souhaitais. J’insiste : je n’avais pas prévu de faire un disque. Il s’est fait comme on fait des albums quand on est jeunot ! Simplement en voulant créer de la musique. Déjà d’avoir le cadeau à mon âge de m’éclater comme je m’éclate ! J’ai été voir Moroder quand il est venu à Paris récemment : 79 ans ! Ça m’a donné un espoir ! C’est fou, on vit dans une période… Profitons-en… Alors j’en profite !

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