Visuel Récit d’un adieu tranchant de la divine diva House Of Moda

Récit d'un adieu tranchant de la divine diva House Of Moda

Visuel Récit d’un adieu tranchant de la divine diva House Of Moda
  • Lucas J
  • publié le 9 septembre 2019

Il y a des soirées qu’on prévoit longtemps à l’avance. On se chauffe, on se dit que celle-là, c’est la bonne. On sait à quoi s’attendre, on imagine mal être déçu. Les petits détails qui font parfois d’une sortie en club une véritable corvée, on les oublie. Neuf balles la pinte ? Pas de problème ! Bosser à 10h le lendemain matin ou déménager ? On s’en fout ! On veut vivre, merde. Parce que la soirée vaut tous les efforts du monde. Parce que c’est la dernière. Parce que, après huit ans à faire rugir la force pure de la fête libre, House of Moda a toujours eu ce truc de la soirée où on se laisse guider les yeux fermés.

Article à retrouver dans Le Bonbon Nuit n°97 de septembre 2019

Forcément, je me suis fait embarquer. Impossible de résister à l’appel d’aller célébrer une dernière fois ce qui symbolise les soirées queer de la ville : un esprit libre, loin des préjugés habituels du petit Parisien – même si la direction se réserve le droit d’entrée. Là-bas, tout le monde s’aime, tout le monde partage et personne ne se donne de faux airs. Le plan parfait pour un vieux con comme moi qui se donne rarement l’occasion d’aller supporter les bas-fonds parisiens, cernés par les cadavres humains et l’ambiance étouffante d’un trou de balle allemand. Ici, on parle de légèreté et de finesse, même si la sueur, inévitable, coule sur les murs. Pas de brut et une toute autre animosité.

© Stéphane Dolidon

Arrivés à l’heure où personne n’arrive – l’ouverture des portes –, il y a pourtant déjà une belle équipe de joyeux danseurs. Adossés à deux pas de l’entrée comme des clochards qui n’ont rien à faire en soirée LGBT, nos « belles » tronches d’hétéros sont fascinées par le spectacle qui défile peu à peu. Queer après queer, on découvre les déguisements de ceux et celles qui sont venu.e.s transpirer jusqu’à la dernière goutte ; jusqu’à la petite larme de la musique de fin, signant l’adieu d’une amie de longue date et non plus d’une soirée. Une relique de bière de plus laissée sur le muret et nous voilà fin prêts à pénétrer l’antre de la diva Moda.

À l’intérieur, la Java n’a pas changé. Fidèle à elle-même, ce sont les gens qui font la déco. À peine en bas des escaliers, l’ambiance sombre du club fait briller les tenues des un.e.s et des autres. Premier à se faire remarquer, un jeune homme masqué au troisième œil, une boîte de mouchoirs en guise de parure pour souligner un peu plus la tristesse de chacun.e – il ne sera pas le seul. Dans l’obscurité, robes satinées et paillettes se distinguent de mille couleurs. Du vert, du rouge, du bleu, du rose… un arc-en-ciel de sensations. Mention spéciale à Enza Fragola pour sa robe “montée des marches”, véritable édifice vestimentaire représentant un tapis rouge qui a trop longtemps mis à l’écart ces communautés alternatives.

© Stéphane Dolidon

La soirée bat son plein, la musique fait rage et la foule danse. Entre deux morceaux, on a le temps de capter Crame, Arnaud de son véritable prénom, fondateur de la fameuse soirée tandis que son compère Reno est en bas à s’occuper de l’ambiance. Son costume bleu marine, bien plus sobre que ce à quoi le personnage a pu nous habituer, reflète à la perfection l’adieu d’une diva. L’extravagance, Crame la laissera aux autres. La tête lourde et l’âme en peine, l’artiste n’a pas le temps de se préoccuper de nos questions. Avec douceur et un soupçon de tristesse, il s’inquiète de son deuxième passage derrière les platines. « Je verrai bien en fonction de l’ambiance si je dois jouer un peu plus violent ou rester sur des classiques. » Soucieux de satisfaire son public jusqu’au bout, on le quitte plein d’émotion, avec une promesse de le revoir très vite sur le paysage culturel parisien. Une heure plus tard, le système son de la Java rugira de plus belle.

Peu après notre court entretien, nos esprits s’embrument et nos corps se laissent aller dans cet environnement libre et accueillant. Venus là pour témoigner d’un moment unique, notre premier instinct de dipsomanes finira par avoir raison de nous. Pourtant, ce n’est pas l’alcool qui nous rendra ivres, mais bien l’atmosphère de la dernière House of Moda. Au milieu des homos, des queers et des cis het blancs comme nous, tout le monde se regarde mais personne ne s’observe. Lié.e.s dans la musique et dans la danse, il n’est pas encore quatre heures du matin que tout le monde s’essouffle d’un amour communautaire si fort qu’il est difficile de ne pas se laisser aller au partage. 

© Stéphane Dolidon

Le beat éclate jusqu’à monter dans les tréfonds de la trance et du hardcore, envoyant d’une violence sans pareille des gifles au visage des entêtés du premier rang, accoudés au booth dans un effort ultime. Un moment slow s’invite au milieu des kicks, et la grande Céline résonne pendant que tout le monde gueule à s’arracher les cordes vocales : « J’IRAI CHERCHER TON CŒUR SI TU L’EMPORTES AILLEUUUUURS ! ». Une pause bien méritée avant de reprendre les tambours. Au cœur de la foule, le plus curieux des personnages de la soirée sera ce grand jeune homme à chemise, plus hétéro-coincé que la norme. Gêné – par timidité apparente plus que par inconfort –, il sourit et danse maladroitement sur un rythme noir et gueulant.

Soulevé par ce brouillard de love, d’alcool et de paillettes, j’entre alors en transe, porté par le poids de l’émotion. Rarement aussi déchaîné sur la piste, j’approche peu à peu du bord de scène pour profiter du spectacle. Ça fait deux heures que j’y suis et l’heure de fin approche. Derrière les platines, Crame est entouré d’une troupe de joyeux.ses luron.ne.s qui se déhanchent en montant sur les tables, jouant avec le DJ, le décor et le reste de la salle.

© Stéphane Dolidon

Le club ne désemplit pas pendant qu’une version longue de “I Feel Love” se laisse aller. Les corps se rapprochent, on en oublie la chaleur et la transpiration. Le visage ruisselant, les cheveux trempés, c’est l’occasion d’une fois de plus se laisser emporter avec nos voix de casseroles : « I FEEEEL LOOOOOVE ! ». Personne ne se tient la main et pourtant tout le monde se touche avec le cœur et la musique. Crame tire alors sa révérence avec ce qui nous restera comme le plus beau moment de la soirée : “Débordement” de Jardin. Un morceau fraîchement sorti qui hurle la rancœur de la nouvelle génération, fatiguée du système et des inégalités. On y voit comme une passation de pouvoir, un clin d’œil, une confiance envers les petits nouveaux à qui revient le lourd fardeau de porter le bien-être de la communauté LGBT sur leurs épaules. 

Dans un silence serein et mélancolique, tout le monde se dirige vers la sortie. Pas la peine d’ajouter quoi que ce soit. Les amis partent entre eux, certains en after, d’autres au travail. On finira sur un verre au Moka, à deux pas, à balbutier sur la belle expérience qu’on vient de vivre. Pourtant, inutile d’en dire plus : la diva a fait ses adieux, la boucle est bouclée. Oui, on est tristes. Mais non, on ne pleurera pas pendant des mois à demander où est passée notre soirée préférée. Toutes les bonnes choses ont une fin.

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