Le monde d’Acid Arab est Jdid

© Nais Bessaih

Pour la sortie de leur nouvel album, le bien nommé Jdid, une expression empruntée à la langue arabe et depuis largement popularisée en France que l’on pourrait traduire par "frais", nous avons tapé la causette avec le quintette Acid Arab. Nichés gracieusement dans l’une des pièces de ce bel établissement qu’est l’hôtel Grand Amour, Guido, Hervé, Pierrot Nicolas et Kenzi nous ont fait voyager de l’Algérie au Niger en passant par la Syrie où la Turquie, sans que nous ayons à quitter le Xe arrondissement parisien. Ils sont aussi revenus pour nous sur cette considération toute nouvelle qu’est en train de vivre la musique orientale.


À réception du dernier disque d’Acid Arab, nous avons d’abord été agréablement surpris par la simplicité de sa pochette. De ce petit carré aux teintes blanches et grises, ou le nom du groupe presque effacé laisse une place plus appuyée au "Jdid", central, qui le domine, il est difficile d’imaginer tout de suite qu’autant de couleurs puissent s’en échapper. Pourtant, dès que nous le retournons pour nous concentrer sur l’autre face, celle où la tracklist règne, des indices se manifestent en nombre, tous, écrits avec cette même police noire et majuscule.

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Il s’agit de l’identité des artistes invités à prendre part au projet ; précisément sur 9 des 11 morceaux qui constituent ce disque. Parmi tout ce beau monde, certains nous apparaissent comme familiers (Cem Yıldız, Sofiane Saidi et Rizan Said), car déjà convoqués sur leur précédent essai Musique de France (2016). D’autres, sonnent comme des évidences quand on connaît l’insatiable soif de découverte du groupe pour les talents internationaux et reconnus (Les Filles De Illighadad, Ammar 808…), d’un genre à l’appellation si galvaudée et insensée qu’est la "world music" – comme si la musique traditionnelle japonaise partageait autre chose avec le chaâbi algérien que de ne pas être occidentale…

Si la démarche de simplement mettre en avant le nom des artistes avec qui le groupe a collaboré pour confectionner son album peut sembler normale, elle porte en fait toute une symbolique que Pierrot explique : « c’est très important pour nous de faire ça. On ne cache pas les featurings, au contraire. Ça veut dire : oui OK c’est un disque d’Acid Arab, mais c’est aussi le fruit du travail des personnes qui sont avec nous ». Il faut effectivement insister là-dessus, particulièrement depuis que la musique orientale connaît une nouvelle hype, et que les labels de rééditions fleurissent.

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Car par le passé, les choses ne se sont pas toujours déroulées ainsi, comme Guido le souligne : « faire des compilations de "world music" est une entreprise très simple, surtout quand on ne fait pas l’effort de rétribuer les chanteurs à l’origine de ses morceaux. On a eu pas mal d’exemples. Mais avec l’arrivée de nouveaux acteurs comme Jannis [Stürtz, fondateur de Habibi Funk ; ndlr] le vent est en train de tourner. » Ce n’est absolument pas un hasard si Guido évoque cet Allemand : depuis qu’il a lancé son label de rééditions, les cartes du jeu ont été redistribuées.

Jannis Stürtz est réputé dans le milieu pour être "un fou". Sa démence se mesure à la capacité de travail immense qu’il fournit pour que chacune de ses sorties amène avec elle une rétribution aux artistes, ou à leurs familles, si ces derniers ne sont plus de ce monde. « S’il faut attendre 1 an avant de publier un disque pour être sûr que tout soit en règle, il le fera ! Par chance, il a beaucoup de succès, et ça donne un exemple aux autres. C’est difficile aujourd’hui d’arriver et de mal se comporter quand à côté Jannis fait ça. Désormais, grâce à lui, ou à cause de lui, on ne pourra plus arnaquer les artistes arabes comme c’était le cas », renchérit Guido. Ici, il faut rendre à César ce qui appartient à César, et dire qu’Habibi Funk n’est pas l’unique structure à fonctionner ainsi. Brian Shimkovitz, créateur du blog Awesome Tapes From Africa, devenu label avec le temps (et le succès) est aussi de ceux-là. Malgré que tout soit fait en bonne et due forme, et que cette volonté de redécouvrir des œuvres oubliées soit noble, une critique subsiste : qu’en est-il des artistes locaux qui sont actuellement en activité ? 

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C’est une nouvelle fois Guido qui se lance, toujours avec le même nom en bouche : « avant de fonder Habibi Funk, Jannis avait déjà un autre label, Jakarta Records, qui sortait des artistes du moment. Il n’est pas seul. Il y a quelques jours, j’ai vu Amine [Metani, fondateur de Arabstazy ; ndlr], et eux aussi font un travail de recherche de talents actuels plutôt que des trucs anciens. En même temps, c’est cool d’enfin connaître ces styles. » « Tant que les deux sont bien faits ! , conclut Pierrot. Avec ce vent nouveau qui souffle sur la musique orientale, toute une frange de personnes sort les violons pour affirmer sans mal que ces démarches agissent à la façon d’une  "réappropriation culturelle" — une expression valise dénuée de tout sens, qui ne met pas en avant tous les échanges qu’il peut y avoir entre les partis. Cette idée de "donner autant que l’on reçoit" comme l’identifie Pierrot, n’est pas étrangère à Acid Arab, loin de là. Elle constitue même le cœur de ce projet (et des précédents).

Pour bien comprendre Jdid, et plus généralement leur musique, c’est avec les termes d’échange donc, et de dialogue qu’il faut résonner. Et quel meilleur exemple que la composition du groupe elle-même pour illustrer cela ? D’abord connu à tort pour être l’association de Guido et Hervé, Acid Arab est en réalité un collectif, qui compte en son sein des artistes d’horizons divers, comme le claviériste algérien Kenzi Bourras, membre actif depuis un bout. « Au même titre que les productions de Kenzi ont évolué à notre contact, détaille Hervé, notre façon d’envisager la musique, arabe ou non, a changé aussi. C’est un échange très sain. » Plus que cela, c’est une véritable fusion qui s’opère sur chaque piste de cet album, mêlant à des titres technoïdes, le dabke représenté par Rizan Said sur "Ras El Ain", le raï insufflé par la chanteuse Radia Menel sur "Staifia", même une espèce de blues touareg pour le morceau "Soulan", enregistré avec le trio Les Filles De Illighadad, une sorte de Velvet Underground du désert.

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Forcément, lorsque l’on parle d’échanges, il faut aussi nécessairement résonner en termes de rencontres, et donc, de belles histoires. Cet album en est truffé. Gardons le groupe cité plus haut pour illustrer le propos. En bon amoureux de la musique de ces trois femmes (et de leur guitariste Ahmoudou Madassane, qui accompagne aussi Mdou Moctar), originaires d’Illighadad dans le Sahara nigérien, Guido et Hervé sont allés à leur rencontre pour leur proposer une collaboration. Après un concert et une soirée spécialement organisés pour elles, la paire en profite pour les ramener en studio.

Le reste appartient à la légende : « pour ce morceau, on avait pensé à une petite base, avec le BPM, la tonalité, et quelques références de leurs chansons qu’on adore » se souvient Pierrot. Guido le coupe : « Quand les filles sont arrivées au studio avec leur guitariste, elles se sont assises par terre en plein milieu, et ont commencé à composer. C’était un moment fou ! » Qui se répète d’ailleurs pour la plupart des collaborations que le groupe entreprend.

Ce n’est donc absolument pas une surprise si Jdid agit autant comme une invitation à voyager, selon deux étapes bien précises – l’ordre des morceaux a été scrupuleusement réfléchi. Tout commence de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie – « une influence majeure pour ce disque ». Guidée par cet amour du pays, et de son genre musical signature, le raï, l’exploration sonore trouve son origine avec le titre "Staifia", et le chant typique de Radia Menel, se plonge dans la pure tradition avec la doublette Club DZ - Rimitti Dor, avant de glisser vers d’autres pays. La seconde partie du disque est plus éclectique, et se balade de la Tunisie futuriste d’Ammar 808 mise en exergue sur "Rajel", à la Turquie de Cem Yıldız ("Ejma"), en passant évidemment par le Niger ("Soulan"), pour se terminer avec le dabke syrien, représenté par l’un de ses claviers les plus en vogue, celui de Rizan Said. La boucle aurait pu être bouclée, mais comme toute histoire qui se respecte, il faut obligatoirement une fin. 

Ce rôle a été fait sur mesure pour la dernière chanson de l’album, "Malek Ya Zahri", en feat avec Cheikha Hadjla. Différent de ces prédécesseurs, ce titre est un puissant mélange entre quelque chose de très raï des années 80, et la bande-son d’un film futuriste. Pierrot confirme : « Effectivement, c’est rétrofuturiste. Ça représente peut-être l’image que le groupe avait du raï, ou comme on aurait aimé l’entendre aussi ». Et si nous tenions là, une indication sur la prochaine direction artistique qu’Acid Arab s’apprête à embrasser ? Pierrot : « J’ai l’impression que tu vises juste ! C’est ce qu’on s’était dit (rires). Ce dernier morceau appelle à autre chose, qu’on fera, ou non. Oui, ça peut être une piste pour un autre disque encore plus pop… » Sans se projeter si loin, on vous recommande d’abord de vous laisser pleinement happer par Jdid, qui mieux qu’un simple album de musique, porte en lui toute une mentalité nécessaire pour être en phase avec l’époque dans laquelle nous vivons.


ACID ARAB – JDID (Crammed Discs) - Sortie le 18.10.2019 

Pour fêter la pré-sortie de l'opus, rendez-vous ce jeudi 17 octobre au Dizonord, dans le 18e arrondissement.
Pour plus de détails, consultez l'événement Facebook.

Et pour voir le duo en concert :
Rennes, Transmusicales - 07/12,
Metz, La BAM - 25/01
Paris, Elysée Montmartre - 31/01

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