Tendance : le polyamour, mode de vie du futur ?

© Rainer Torrado à la une / Illustrations : Antoine Mercier

Quand on parle de polyamour, les réactions sont souvent très tranchées : certains y croient, d’autres jurent que c’est une utopie. Les un.e.s s’en disent capables, le vivent, d’autres brandissent des « Non jamais de la vie ». Mais de cette façon d’aimer, tout le monde peut tirer des enseignements pour sa vie affective et sexuelle. La preuve dans les lignes qui suivent.

Polyamour (n.m.) : Relation sentimentale honnête, franche et assumée avec plusieurs partenaires simultanément (chaque relation pouvant comprendre ou non des rapports sexuels).

« Il vaut mieux avoir aimé et perdu, que de ne jamais avoir aimé du tout… Mes photos décrivent parfois des trouples qui s’enlacent le temps d’une chanson, deux caresses, trois bisous. Je vois dans ces clichés tendresse et envie. Je vois les mains cèder à leurs pulsions. Je vois les têtes tourner, les bras se mêler, les bouches respirer à l’unisson. Quant à moi, j’appuie sur le déclencheur. » - Rainer Torrado, photographe

Un dossier par Apolline Bazin


Quelles sont les conditions pour être polyamoureux ?

Entretien avec Magali Croset-Calisto, sexologue auteure de Fragments d'un discours polyamoureux (éd. Michalon)


Tout le monde est-il capable de (re)tomber amoureux plusieurs fois dans sa vie ?

Non seulement tout le monde est capable de tomber amoureux plusieurs fois dans sa vie, mais est aussi susceptible de se retrouver amoureux ou d’aimer plusieurs personnes en même temps, ce qui mène régulièrement à l’adultère voire au divorce ! Le polyamour est un nouveau mode relationnel qui permet de court-circuiter les mensonges de l’adultère et de proposer de nouvelles bases pour les couples.


Quelles sont les conditions sine qua non pour le dépassement de la jalousie dans un couple selon vous ?

Tout le monde n’est pas fait pour le polyamour. Cette approche du couple peut devenir très vite anxiogène pour les personnes fusionnelles ou insécures par exemple, lesquelles se retrouvent souvent blessées et démunies face à l’amour que leur partenaire éprouve en parallèle. La tolérance, la bienveillance et le respect des désirs d’autrui font partie des apprentissages également. Les approches en thérapie cognitivo-comportementales permettent à toute personne désireuse de travailler sur la gestion des émotions d’obtenir de bons résultats.


Les hommes (hétérosexuels) ont-ils plus de mal à devenir polyamoureux ?

Si on constate que les femmes sont souvent plus ouvertes ou flexibles par rapport au polyamour, c’est surtout parce qu’elles se sont renseignées et ont beaucoup réfléchi à la chose avant de se lancer. La plupart du temps, les hommes manquent de connaissance par rapport au sujet dans une société qui, depuis #MeToo, est en train de redéfinir les codes de la masculinité.  Dans votre livre, vous écrivez « l’amour de la liberté de l’autre n’est pas inclus conceptuellement dans nos codes ».


Comment pourrait-on changer la vision de l’amour qu’on a en Occident ?

Le message des polyamoureux est : « parce que je t’aime et que je te désire, j’aime aussi ta liberté d’être et d’aimer ». D’un point de vue socio-sexologique, le polyamour incarne une révolution dans la vie des couples. Mais le but selon moi n’est pas de changer la vision occidentale de l’amour, mais de l’ouvrir à plusieurs possibilités, de manière à ce que chacun puisse s’épanouir dans le respect de soi et d’autrui.


Quelles sont les 3 règles d'or du polyamour ?

Entretien avec Diane Saint-Réquier, animatrice de prévention et fondatrice de Sexy Soucis.fr


« Je pense que la première, c’est de réussir à être honnête avec soi-même sur ses limites. Ça peut être un peu difficile parfois, parce que quand on passe d’un modèle monogame à un modèle non exclusif, il se peut que l’on tombe dans une autre norme, à savoir tout accepter : « Si j’ai un sentiment négatif, je dois prendre tout sur moi. Sinon ça fait de nous un.e coincé.e du cul, un.e faux polyamoureux.se… » On peut avoir intériorisé des critiques qui existent dans ce milieu. Donc c’est vraiment réussir à s’examiner et discuter avec soi-même qui est important, pour savoir sur quoi on est ok ou pas. Cette réaction, qu’est-ce que ça génère pour moi ? De la colère, ou de la peur ? Cette étape introspective est la base de la base pour moi, et c’est peut-être ce qui est le plus dur à faire.

Ensuite, il y a être honnête avec les autres. Il faut qu’il puisse y avoir un terrain de compromis, de compréhension, qu’il puisse y avoir un dialogue entre les personnes concernées. La jalousie, c’est souvent la peur de l’insécurité, des choses sur lesquelles on peut agir. Comment on l’accepte ? Un ressenti ça se constate, ça s’accepte et ça se traite. À charge aux personnes de discuter.

Enfin le troisième point, si je mets ma casquette prévention, le versant santé doit être abordé. C’est quoi le deal en fait ? Il faut que tout le monde soit ok pour prendre des risques. Plus on a de partenaires, plus on a de chances de choper une IST. Ce n’est pas grave et ça ne veut pas dire qu’on est une mauvaise personne. Les IST c’est comme ça, ça circule même quand on met une capote ou la Prep… Il n’y a pas de protection parfaite, alors il faut pouvoir en parler sans que ce soit une chasse aux sorcières. »


D'abord s'aimer soi pour être un bon polyamoureux ?

Entretien avec Charlie She, artiste et militante féministe (@charlieshe)


À quel moment as-tu compris que tu étais polyamoureuse ? Est-ce que ça a toujours été une évidence ?

J’ai jamais été à l’aise dans la monogamie, mais c’est vraiment dans l’exploration de ma “queerness”, dans la déconstruction du patriarcat et de la suprématie blanche, que j’ai compris l’enracinement raciste et sexiste de la monogamie dans notre société.


Se dire polyamoureux, est-ce comparable à un coming out ?

Pas du tout ! Pour moi le coming out est une performance, un statement très dangereux et important, comme quoi les règles hétéronormatives ne s’appliquent pas ou plus à notre mode de vie. Se dire polyamoureux exprime seulement ma déconstruction, mon besoin de liberté et de connexion, ma fluidité dans tout, dans le genre comme dans mes relations amoureuses.


À quel point cultiver le self love, l’estime de soi, est essentiel pour être poly ?

C’est pour moi la base du polyamour, c’est d’abord et avant tout être en relation avec soi-même, c’est questionner et prioriser ses besoins, tout en voulant se connecter avec les autres.  On me parle aussi souvent de la jalousie, qui pour moi n’est qu’un symptôme d’insécurité. Le polyamour, c’est pas toujours avoir plus d’un partenaire, c’est simplement comprendre que notre amoureux.se ne nous appartient pas. Que ses expériences avec d’autres ne briseront jamais le lien ou la valeur de votre relation ; elle mettra peut-être l’emphase sur vos problèmes puisque le polyamour nous pousse à nous remettre en question constamment, à être honnêtes avec les autres, mais encore plus important, avec nous-mêmes.
Pour moi le polyamour c’est la déconstruction du capitalisme, du patriarcat et du racisme dans nos connexions avec les autres.


Un concept en avance sur notre époque ?

Entretien avec Richard Mémeteau, philosophe auteur de Sex Friends, comment bien rater sa vie amoureuse à l'heure du numérique (éd. Zones)


Comment définirais-tu la conception de l’amour qui prévaut aujourd’hui ?
Elle est définie par des impératifs assez simples : assurer la reproduction de l’espèce, dessiner une filiation et permettre la transmission de patrimoine ou de valeurs culturelles… et peut-être, en fin de chaîne, s’épanouir personnellement. La procréation reste l’obligation centrale à partir de laquelle les autres se sont définies, et faire des enfants ne nécessite pas forcément d’être amoureux.


En quoi celle-ci est en décalage avec les grandes évolutions sociétales des XXe et XXIe siècles ?
La grande évolution à ce titre consiste à avoir produit un champ de sentiments, de plaisirs, de comportements de plus en plus indépendants de la reproduction sexuée. Ce qu’a apporté le XXe siècle est à la fois la reconnaissance de sexualités non reproductives et une compréhension plus large de la sexualité au-delà de sa dimension reproductive. 


Qu’est-ce qui te dérange le plus dans la notion de polyamour : que l’on puisse parler d’amour romantique démultiplié ou que l’on utilise le mot amour pour parler de pulsions de désir ?
Je ne pense pas que le polyamour soit une forme plus naturelle qu’une autre. Le polyamour (dans son sens le plus strict) n’est pas la relation ouverte et il revient donc encore à limiter d’une façon ou d’une autre le caractère vagabond du désir. à la limite, je trouve plus intéressant de ne jamais vivre à deux, ou de ne pas emménager avec quelqu’un pour s’épargner la vie à deux. 


Parler ouvertement de sex friends, admettre une multiplicité de relations, n’est-ce pas ouvrir la voie vers la possibilité de polyamour, dans un futur lointain ?
La relation du sex friend est contingente, et même elle ne réclame pas d’être sacralisée par la magie de l’amour. Comme on trouve insupportable d’avoir à se prononcer sur la petite bouille mignonne d’un bébé, on devrait trouver insupportable d’avoir à trouver magique une relation amoureuse, sans même qu’on en connaisse la nature ou ce qui lie les amants.


Polyamour : la synthèse de la rédaction

Le polyamour fait sans aucun doute fantasmer, suscite conversations et curiosités un peu voyeuristes. La réalité décrite par les polyamoureux est beaucoup moins glamour que la carte postale sensuelle qu’on peut s’imaginer. Elles et ils parlent d’organisation et d’intégrité. Polyamour ne veut pas dire une foule d’amant.e.s en pagaille, et à l’intérieur de ce mot, on peut avoir plusieurs configurations, du couple qui se renouvelle à l’anarchisme relationnel le plus radical.

Sujet de conversation récurrent dans les médias depuis quelques années, une question demeure : à quel point cette façon d’aimer se répand-elle ? Qui adopte vraiment ces pratiques à rebours de siècles de monogamie ? L’interrogation restera en suspend pour le moment, faute d’étude chiffrée. La sexologue Magali Croset-Calisto nous a néanmoins dit constater que le sujet était de plus en plus abordé dans ses consultations, et par des jeunes.

Alors pourquoi ce changement se produit-il maintenant, pourquoi est-ce peut-être un concentré de l’époque ? à cette question, nous pouvons formuler quelques réponses. Le polyamour serait emprunt des valeurs hédonistes et libérales de communication du XXIe siècle. Ce mode de relation serait un remède intéressant à l’échec des couples de nos parents, oncles et tantes trompés, usés et hypocrites. Admettre la possibilité d’autres flirts comme faisant partie du cours des choses est l’enseignement principal des polyamoureux.

Comme l’amour dure trois ans, le philosophe André Comte-Sponville théorise ainsi trois temps dans la vie d’un couple : Eros, Philia et Agape qui pourraient ouvrir la voie au polyamour. Un autre point intéressant ressort de cette petite étude sur le paysage polyamoureux : les auteures — Françoise Simpère, Magali Croset-Calisto, Dossie Easton — le façonne. Les grandes voix du polyamour sont féminines, et ce n’est certainement pas anodin si cette forme d’émancipation est théorisée par des pratiquantes.

Enfin, une dernière précision en guise de conclusion : les polyamoureux définissent parfois leurs relations comme une écologie amoureuse. Faut-il y voir un signe de concordance avec le grand enjeu du monde contemporain ? Il semblerait bien que oui.

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